Lana Kos, la Rosina de Rossini

Avenches • A l’occasion de sa 21e édition, le festival d’opéra présente «Le Barbier de Séville». Rencontre avec la soprano Lana Kos avant la première des six représentations ce samedi.

BENJAMIN ILSCHNER

Rossini n’a mis que deux semaines pour composer son «Barbier de Séville»? Une sacrée performance, mais celle de la soprano Lana Kos force le respect aussi. Appelée à Lausanne au printemps 2014 pour un remplacement au pied levé, elle n’avait eu que dix jours pour apprivoiser le rôle-titre de «Luisa Miller» de Verdi! Quelques succès plus tard, la cantatrice croate fait ses retrouvailles avec le public romand à l’occasion du 21e Festival Avenches Opéra, qui débute ce samedi. Et sa venue est à nouveau accompagnée d’un parfum d’inédit, avec l’urgence en moins: c’est la première fois que Lana Kos prendra les traits de Rosina, capricieuse vedette du chef-d’œuvre de Rossini. Dans cette histoire d’amour jonchée de quiproquos, elle sera talonnée par son soupirant Almaviva (Yijie Shi), son tuteur Bartolo (Miguel Sola) et l’incontournable entremetteur Figaro (George Petean).

A quelques heures de la répétition générale, vendredi dernier, Lana Kos nous a donné rendez-vous dans les gradins de l’amphithéâtre romain. En toile de fond, la silhouette de Séville, figurée par des façades translucides prêtes à dévoiler les secrets d’un livret rocambolesque inspiré de Beaumarchais. Interview.

– Vous venez pour la première fois à Avenches, mais vous êtes une habituée des arènes de Vérone. Le plein air vous convient bien?

Lana Kos: C’est sûr que c’est toujours un défi. Ici, la scène est grande, il faut courir de gauche à droite, monter des escaliers, le tout avec un orchestre élargi pour faire face aux conditions d’extérieur. Même dans un récitatif, il faudra donner de la voix pour se faire entendre jusqu’au dernier rang. Mais vous savez ce qui m’a vraiment fait peur avant d’arriver? J’ai entendu dire que les solistes seraient équipés de micros, que tout serait amplifié. Ce n’est heureusement pas le cas. Pour un enregistrement en studio ou pour la télé, je veux bien. Mais sinon, les micros ne font que nous gêner, ils sont sensibles au vent, aux gestes… Quelle que soit la scène, une voix amplifiée n’a jamais la même chaleur, la même couleur qu’une voix naturelle.

– Entre la scène extérieure et la salle prévue en cas de pluie, vous devez vous préparer à des conditions très différentes…

On a déjà fait des répétitions à l’intérieur, le cadre est très intéressant aussi. Le son est évidemment plus stable que dehors, où tout dépend de la météo. Dans une arène, il suffit que les gradins en pierre soient humides pour que l’acoustique bouge, même si le spectacle commence après la pluie. Mais bon, cela fait des années qu’on chante à Orange, à Vérone, ici à Avenches, et tout le monde le sait: un spectacle en plein air, c’est quelque chose d’incomparable. Aussi pour nous sur scène. L’énergie qui vient du public est toujours particulière.

– Entre deux saisons, ces festivals d’été ne laissent pas beaucoup de répit aux musiciens…

Ah! le répit, cela fait des années que je lui cours après! Mais voilà, l’ambition d’un jeune chanteur, c’est d’ajouter des rôles à son répertoire. Comment ne pas dire oui à une proposition? On doit bien sûr faire attention à ne pas trop en vouloir, vocalement et psychiquement. Je viens de chanter dans «La Traviata» à Stockholm et j’ai appris le rôle de Rosina en parallèle aux huit représentations. Je ne pouvais pas vraiment m’y attaquer plus tôt car j’étais à Sao Paolo pour chanter Desdemona, un rôle verdien qui est complètement différent pour la voix. Tous ces chevauchements font que les années sont vite très chargées. A part quelques week-ends au bord de la mer ou au spa, je n’ai pas eu de vraie coupure depuis huit saisons. J’ai hâte de pouvoir y remédier fin août.

– Entre vous et Rosina, le courant a bien passé?

Quand j’ai dit à ma pianiste que j’allais jouer Rosina, elle m’a répondu: «Eh bien, pas besoin de jouer, tu n’auras qu’à monter sur scène. Rosina, c’est tout toi!» C’est vrai que je suis de nature à plaisanter, à taquiner, à rire, je suis capricieuse. Rosina aussi. C’est une femme moderne. Elle vit enfermée dans cette maison avec Bartolo, elle tombe amoureuse, elle se révolte. Elle décide de se battre – «Sì, sì, la vincerò!» -, et sa victoire elle l’aura! Il y a énormément de facettes à explorer et je suis impatiente d’incarner tout cela sur scène.

– Techniquement, ce rôle est semé d’embûches…

C’est un des grands rôles de colorature. Les contre-notes aiguës, il faut aller les chercher car le public vous attend au tournant. Et avec l’orchestre, tout doit être d’une précision métronomique. Comme chez Verdi, Donizetti ou Bellini, on est nu sur scène. Le moindre décalage s’entend

immédiatement. Mais les spectateurs n’ont pas besoin de savoir que c’est un défi. Notre but, c’est qu’ils profitent d’un spectacle bien réglé avec une fin heureuse et des costumes magnifiques.

– Enfant, vous rêviez déjà de cet univers?

Jusqu’à 15 ans, j’étais déterminée à devenir actrice de théâtre. Quand j’ai été admise à l’Académie de Zagreb, j’ai aussi pris des cours de chant. Pas pour devenir chanteuse ou par amour de la musique, mais pour avoir une corde de plus à mon arc en tant que comédienne. Dix jours après le début du semestre, ma professeure de chant a réalisé que ma voix avait une étendue de trois octaves. Elle m’a pris à part et m’a dit: «Tu as une voix comme la Croatie n’en a pas entendu depuis des années et tu ne veux pas devenir chanteuse? Qu’est-ce qui te prend?» Puis j’ai compris qu’à l’opéra, on chante, mais on fait aussi du théâtre et de la danse. C’était exactement ce qu’il me fallait.

– La vie d’artiste a aussi ses exigences…

On doit savoir quand aller dormir, quand se lever, quand manger… Mon fils a son anniversaire aujourd’hui, j’ai pris une petite tranche de gâteau à sa fête tout à l’heure, mais il sait aussi qu’un jour de répétition ou de spectacle, je parle moins pour ménager ma voix. Etre en forme, cela vaut pour l’endurance physique comme pour les cordes vocales. En tant que chanteur lyrique, on mène une vie de sportif d’élite.

Mais sans médaille ni podium à la clé….

La récompense est ailleurs. Aujourd’hui, tout va si vite. Alors si quelqu’un décide de venir au spectacle, c’est à nous, artistes, qu’il donne un peu de son temps. C’est précieux, et nous devons lui donner en retour tout ce que nous avons, la passion, l’énergie, les sentiments, la voix, le jeu, afin que chacun puisse se reconnaître dans un rôle ou l’autre. Car le théâtre lyrique parle de la vraie vie. Si quelqu’un vient me dire bravo avec les larmes aux yeux, c’est gagné.

> Sa, ma 21 h 30 Avenches, Arènes (par mauvais temps: manège de l’IENA).

source: La Liberte – article